Réformer l'emploi en 7 points.

Dans un contexte post-révolutionnaire, la Tunisie se voit confrontée à des défis importants autour de l'un des sujets phares des revendications des jeunes sortis dans les rues: l'emploi. Il parait évident que la situation actuelle exige des changements concrets et des décisions rapides afin de relancer la machine de l'emploi qui demeure en panne aujourd'hui. Le constat peut se résumer en six différents points:

Il y a une grande inadéquation entre l'offre et la demande d'emploi sur le marché du travail tunisien. Les diplômés sortants correspondent très rarement aux besoins exprimés par les entreprises. Cela implique de se pencher sur deux principaux problèmes: l'adéquation des programmes d'enseignement universitaire face à l'évolution du marché de l'emploi d'un côté, et l'identification des besoins des entreprises présentes sur le marché d'un autre.

Le système mis en place aujourd'hui dans l'enseignement supérieur et plus généralement dans le système d'éducation ne définit pas une orientation réelle vers le marché de l'emploi. Il constitue certainement la plus grande origine des maux sur le marché de l'emploi car une synergie entre emploi et enseignement est plus que nécessaire.

Le rythme de créations d'emploi ne permet pas l'absorption des demandeurs d'emploi et particulièrement celui des diplômés de l'enseignement supérieur. En effet, le nombre de postes créés est inférieur au nombre de diplômés annuel, ce qui crée un engorgement dans de nombreux secteurs et dénote d'un souci majeur dans la stratégie d'attraction des investisseurs locaux et étrangers.

On constate une "fuite des cerveaux" qui a un impact particulièrement négatif sur l'économie tunisienne. Il y a d'un côté le cas des Tunisiens qui cherchent à partir à l'étranger parce que le cadre offert par les entreprises présentes en Tunisie ne leur paraît pas attractif en comparaison avec leur niveau de qualification. D'un autre côté, une stratégie bien étudiée doit être mise en place pour inciter les compétences tunisiennes qui vivent et réussissent à l'étranger à rentrer en Tunisie afin d'apporter leur contribution dans le développement de leur pays.

Certains types de contrats de travail peuvent constituer des remparts à une insertion professionnelle réussie s'il n'y a pas d'outils de contrôle rigoureux qui sont mis en place. L'exemple du contrat de Stage d'Insertion à la Vie Professionnelle met en évidence des lacunes qui, utilisées à des fins détournées, peuvent nuire à l'intégration professionnelle des jeunes diplômés et frôler parfois même l'exploitation.
Du courage politique pour des changements de fond

En réponse aux constats énoncés précédemment, des changements de fond dans la politique de l'emploi doivent être mis en place de façon pérenne. Ils demandent un courage politique car ils remettent en question un modèle présent depuis très longtemps et qui a montré ses limites. Les réformes nécessaires ne sont pas uniquement du ressort du ministère de l'Emploi mais touchent d'autres responsabilités telles que l'éducation, l'enseignement supérieur ou encore l'économie.

Parmi les pistes sur lesquels il serait intéressant de travailler, on peut noter :

La transparence des données et l'exploitation plus approfondie des chiffres: l'ANETI dispose d'une base de données et d'un nombre d'informations très vaste concernant la situation de l'emploi en Tunisie. Elle permet des recoupements par secteurs, diplômes, gouvernorats, niveau d'éducation, et ce tant du côté des offres des entreprises que du côté des chercheurs d'emploi. La transparence de ces données (car il n'y a aujourd'hui plus rien à cacher) permettrait d'associer toutes les parties à la réalité de la situation et donnerait une impulsion vers une exploitation plus approfondies de ces données qui comportent certainement un grand nombre de réponses.

La reconversion: il existe un grand nombre de secteurs en Tunisie où certaines professions sont totalement saturées et ne peuvent plus être absorbées par le marché. L'idée de reconversion peut constituer une alternative très intéressante.
En effet, il existe de nombreux secteurs saturés mais également un grand nombre de secteurs demandeurs. Le but serait de créer un désengorgement des secteurs saturés vers les secteurs demandeurs à travers des formations de reconversion mise en place en concertation avec le besoin des entreprises. Cela implique la généralisation sur tout le territoire du métier de conseiller d'orientation et la formation pointue de ces derniers afin qu'ils puissent maîtriser aussi bien l'aspect chercheur d'emploi que l'aspect "identification des besoins des entreprises", et enfin le principe de reconversion.
La réussite d'une telle mesure passe également par la mise en place de logiciels sophistiqués permettant de détecter les possibilités d'orientation et de reconversion en fonction des qualifications des chercheurs d'emploi et des besoins des entreprises.

Le développement de la formation professionnelle: la part accordée à la formation professionnelle est encore relativement faible en comparaison avec les perspectives d'emplois et de qualifications qu'elle peut apporter au marché de l'emploi en Tunisie. Le manque de pratique des nouveaux chercheurs d'emploi est l'un des problèmes majeurs signifiés par les entreprises et constitue souvent une cause de non embauche ou d'échec après la période d'essai.
L'accent doit être mis particulièrement sur la formation par alternance car elle permet à l'apprenant de pouvoir mettre en application la théorie et de se familiariser avec le milieu de l'entreprise. Cette expérience a été prouvée dans de nombreux pays dits "développés" et a donné des résultats très satisfaisants en matière d'insertion professionnelle. Il faudra cependant faire face à un défi de taille: comment s'assurer qu'à la fin de la phase pratique, l'apprenant ne décide pas de quitter l'entreprise formatrice pour une autre? Cet aspect sera déterminant dans l'engagement des entreprises à participer à la formation pratique des apprentis.

La relance des investissements locaux et étrangers: comme nous l'avons vu précédemment, l'un des constats majeurs réside dans le rythme de créations d'emplois. Il faut donc parvenir, en plus de faire correspondre les qualifications aux besoins des entreprises, à augmenter le nombre d'emplois offerts. Cela passe nécessairement par une augmentation des investissements qui elle-même doit passer par une politique d'incitation forte des investisseurs et une attractivité de la destination Tunisie sur un plan économique (la stratégie doit être mis en place avec des experts).

Des réformes dans l'enseignement supérieur: le "matching" entre demandeurs d'emploi et besoins des entreprises passe par une adaptation profonde du système d'enseignement supérieur aux besoins du marché de l'emploi.
Cela passe par une remise en question des programmes d'enseignements dans les différentes universités, écoles... Ces programmes doivent être adaptés aux défis du monde actuel et anticiper les nouvelles technologies de demain. Cela permettra de fournir au marché de l'emploi une main d'œuvre à jour et particulièrement qualifiée. La réussite d'un tel processus ne peut se faire qu'avec une concertation étroite entre les institutions publiques, les entreprises, les experts des différents domaines et les partenaires sociaux.

Oser la régionalisation de l'enseignement: chaque région en Tunisie dispose de ses propres spécificités en termes de stratégie de développement et de secteurs économiques à privilégier. Dans ce cadre, l'intermédiation entre le chercheur d'emploi et les entreprises dans chacune des régions dépend fortement de la stratégie de formations mise en place en fonction des spécificités régionales. La constitutionnalisation de la décentralisation peut-être un point de départ vers des réformes de ce type.
En guise de conclusion, j'aimerais attirer l'attention sur un aspect crucial qui nécessite un réel engagement dans l'enseignement ainsi que dans les entreprises: les "soft skills" constituent l'ensemble des comportements à adopter au sein de l'entreprise (communication interne, externe, esprit d'équipe...), hors du cadre technique. Cet aspect revête une importance majeure au sein de l'entreprise et est souvent ignoré par le chercheur d'emploi, et ce dès l'entretien d'embauche.

Il serait plus qu'intéressant de penser à intégrer un module "soft skills" et "vie de l'entreprise" dans les programmes d'enseignement, et ce, dès le plus jeune âge (collège, lycée). Le monde du travail ne doit pas être pour les personnes qui le découvrent, l'inconnue comme c'est le cas aujourd'hui.

Nous nous devons de préparer les jeunes dès le plus jeune âge à faire face au monde de l'entreprise.


Youssef Fennira.

Huffpostmaghreb.com

Publié le 12 mai 2014.

Mis en ligne le 27 mai 2014.